Projection et représentation
Dans son étude critique sur les aphasies (OCFP I, p. 227 et ss., notamment p. 231), Freud propose que la surface du corps est projetée intégralement, point par point, dans les cornes de matière grise de la moelle épinière tandis que de celle-ci au cortex cérébral il y a une nette réduction des points de connection et one parle donc plus de projection; il n’y a que représentation. Il reparle de cela dans son texte où il compare les paralysies hystériques aux paralysies organiques (OCFP I, p. 370).
- La représentation corticale, dit Freud, contient la surface du corps « comme un poème contient l’alphabet » (I, p. 233), c'est-à-dire avec des remaniements importants, tandis que la projection serait, en quelque sorte, « fidèle à la lettre », point par point. On pourrait donc opposer aussi projection et symbolisation au sens large, où la symbolisation s’accompagne de métaphorisation, de construction de formes etc., tandis que la projection est une copie point par point.
Notons que la représentation ici ne signifie pas tout à fait la même chose qu’une représentation subjective, celle que l’on se fait consciemment, réflexivement : « Je me représente les choses ainsi... » Il s’agit plutôt de ce que Freud désigne comme « représentance », au sens où un député « représente » ses électeurs au parlement. Or l’assemblée des députés ne comporte d’intermédiaires entre elle et le peuple qu’elle représente (au sens où il y aurait déjà d’autres instances auprès de qui faire la représentation). Les députés réunis forment eux-mêmes, ensemble, l’instance législative auprès de laquelle ils représentent leurs constituants. L’assemblée est plus que la somme des députés; elle est dotée d’un pouvoir que chaque député individuel n’a pas.
Si donc le représentant individuel est, d’une part, un délégué, il faut souligner qu’il contribue en même temps à donner une forme concrète à l’instance auprès de laquelle il joue son rôle de représentation.
Il reste à penser ce que cela nous apprend de la vie psychique individuelle.
Concernant la représentation reflexive, le « je me représente X », notons que le « je me » signale une circularité: je forme une représentation de X, c'est-à-dire que ma représentation est le représentant conscient de X, mais je me donne aussi cette représentation et, ce faisant, je me constitue comme auteur de la représentation.
Si nous étendons ce raisonnement à la clinique, nous déduisons qu’il n’y a pas de représentation sans représentant (au sens de la députation), mais pas non plus sans un sujet pouvant penser, sur le mode réfléchi, « je me représente X ». La question se pose donc s’il est possible qu’il y ait une représentation inconsciente, au sens réfléchi du terme, puisque le statut inconscient – au sens systémique qui est celui du refoulé–ne saurait faire appel à un sujet opérant sur le mode réfléchi; le refoulement, en effet, est ce qui échappe à la réflexion.
Ce qui signifie du même coup que la possibilité de représentation réfléchise suppose un état de l’appareil psychique qui n’existe pas en tout temps, du moins pas au sens plein.
Pourtant Freud, et nous tous, parlons couramment de représentation inconsciente. Il y a donc là un problème terminologique, mais qui justement n’est pas que terminlogique puisque si nous essayons de mettre un certain ordre dans nos termes nous serons conduits à renoncer à certaines conceptions traditionnelles. Nous oeuvrons en psychanalyse, un domaine où les mots ne sont pas innocents...
Si l’on se tourne d’abord vers Freud, on a déjà mentionné la distinction à faire entre représentation et représentance. Ainsi, il décrit que la pulsion est représentée (au sens de la représentance) dans la psyché par deux représentants: le représentant-affect et le représentant-représentation. Cela peut paraître confus, mais ne l’est pas du tout si l’on a bien en main la distinction entre représenter (comme un député représente son comté) et se représenter quelque chose (se former une représentation).
Par contre, si l’on se tourne vers Piera Aulagnier, on remarquera qu’elle utilise le terme « représentation » à tous les niveaux de description du fonctionnement psychique. Mais pour pouvoir formuler les choses ainsi elle est amenée à renoncer au terme inconscient au sens systémique pour ne s’en tenir qu’au sens qualitatif. Plutôt que de parler d’inconscient, préconscient et conscient, elle propose de ne parler que d’originaire, primaire et secondaire.
L’originaire, le primaire et le secondaire ont tous trois leur mode représentation spécifique, obéissant à une contrainte de représenter ce qui vient de leur milieu et qui les affecte.
Pour l’originaire, la représentation est le pictogramme. Pour le primaire, la représentation est le phantasme. Pour le secondaire, la représentation est le discours (ou le savoir) qui, comme on s’en doute, est formé de représentations au sens réfléchi discuté plus haut.
On retrouve ainsi le représenter au sens que Freud donne à ce terme dans son traité sur les aphasies, qui établit avec le monde à représenter un rapport analogue à celui d’un poème avec l’alphabet.